Entendre enfin le lecteur ?


Marie-Sylvie Claude

 

Professeure en didactique de la littérature à l'Université Grenoble Alpes, Marie-Sylvie Claude publie un ouvrage à ne pas manquer : Entendre le lecteur.

Le travail mené est intéressant par sa démarche, « hybride ». Elle articule en effet deux approches : d’une part « l’approche didactique de la réception de la littérature », d’autre part « la sociologie des apprentissages et du curriculum » , qui considère le travail des savoirs comme « une transaction entre des élèves et des enseignants ayant une expérience sociale engagée ».

Marie-Sylvie Claude éclaire l’histoire complexe de la « lecture littéraire » dans l’enseignement du français.  Il s’est agi au fil des décennies de relever les défis de la massification scolaire pour tenter de dépasser d’abord la tentation élitiste de la connivence, puis la menace techniciste de l’outillage, enfin les risques d’une place excessive accordée à une « subjectivité empirique » qui enfermerait l’élève dans son « héritage socioculturel ». Se dessine alors un modèle didactique qui tente de « concilier lecture participative et lecture distancée ».

L’autrice s’attache aussi à explorer les enjeux, les concepts, les méthodes d’une approche véritablement socio-didactique. Celle-ci parait essentielle dans un pays où l’Ecole, on le sait, tend à creuser les inégalités. « Enseigner davantage semblablement ne suffit pas » à combler les manques dus au capital culturel : « il faut réfléchir à la façon de mieux enseigner à des élèves de profil social contrasté, en tenant compte du fait que les mêmes dispositions n’ont pas été familialement acquises par tous, et que tous n’ont pas construit le même rapport au(x) savoir(s). »

Parmi les méthodes empruntées à la sociologie, il y a « l’entretien semi directif » que Marie-Sylvie Claude met en œuvre « pour entendre l’élève lecteur et son enseignant ». A partir de leur lecture de copies-tests, elle étudie ainsi leurs représentations et pratiques de l’exercice canonique du français au baccalauréat : le « commentaire ». L’investigation s’avère terrifiante : loin de reconnaitre « le sujet lecteur », loin de construire une relation authentique à la littérature,  l’exercice est si normé qu’il produit chez les élèves soumission à une rhétorique scolaire, indifférence, désengagement ; formaté par l’imaginaire du « commentaire composé » (abandonné en 1994 !), victime de « la sédimentation des paradigmes des programmes », le modèle d’écriture se pétrifie et s’épuise, produisant chez les collègues des déchirements, des conflits, de la souffrance professionnelle.  

L’ouvrage de Marie-Sylvie Claude apparait ainsi essentiel. Il illustre notre désolante incapacité systémique à revitaliser l’enseignement du français en le nourrissant des apports des recherches en didactique. Il constitue à sa façon une forte invitation collective : puisse le ministère entendre les élèves, les enseignant·es, les chercheur·es ; puisse l’institution se mettre à leur écoute pour réformer enfin les épreuves anticipées et les programmes de français, autant dire pour transformer et libérer les pratiques de classe.

Jean-Michel Le Baut

 

Entendre le lecteur : Pour une approche socio-didactique de la lecture littéraire au collège et au lycée, Marie-Sylvie Claude, Presses Universitaires de Rennes, Collection Paideia, Février 2026, EAN 9782753599093

Sur le site du Café pédagogique : L’enseignement du français est malade

 

Soumis par   le 03 Mars 2026