Anne Abeillé : Pour un français en mouvement


Abeillé

 

Dans son nouvel ouvrage au titre et contenu décapants, la linguiste Anne Abeillé développe une déconstruction, réjouissante et salutaire, de bien des représentations et prescriptions que véhicule notre imaginaire grammatical.

C’est que la grammaire, en tout cas celle que portent le plus souvent institutions académiques, prescriptions scolaires, lobbys puristes, pseudo expertises médiatiques, plateformes cupides ... s'y fait plus normative que descriptive. Au lieu de générer une relation à la langue qui soit heureuse, confiante, vivante, elle produit chez les élèves de la peur ou de la honte. Au lieu de constituer un outil pour écrire, dire, penser, agir, elle étouffe, écrase, empêche, bâillonne.

Exemples édifiants à l’appui, Anne Abeillé montre en particulier combien les pratiques, les plus ordinaires comme les plus littéraires, démentent des règles qui nous semblent établies par les « tables de la loi » linguistique : sur les tableaux scolaires ?

 

Match linguistique : la Littérature vs l’Ecole

Petit défi : saurez-vous retrouver dans ces extraits les règles transgressées par les plus remarquables travailleurs et travailleuses de la langue française ?

Gros défi : aurez-vous la force de ne pas sortir votre stylo rouge ?

- « C’est pas du tout la même chose » (Alain Robbe-Grillet)

- « Il était nécessaire de se rappeler de son nom » (Stendhal)

- « J’allais au roi » (Montesquieu)

- « Je vais aller déjeuner chez le professeur » (Flaubert)

- « Il fallait que j’écrive un petit mot de remerciement » (Flaubert)

« Malgré que je manque de tout dans votre absence » (Chateaubriand)

- « Ne ferais-je pas mon livre de la façon que Françoise faisait ce bœuf mode » (Proust)

- « Pas besoin de gril, l’enfer, c’est les autres » (Sartre)

- « Il faut avoir un espèce de mérite pour conserver un goût comme celui-là » (Madame de Sévigné)

- « L’âge n’y fait rien que pour ceux et celles qui l’ont » (Marivaux)

- « les jours et semaines suivantes » (Jacques Roubaud)

- « As-tu vu la tête qu’il a fait quand il s’est aperçu qu’elle n’était pas là ? » (Proust)

- « vingt-deux dynasties qui se sont succédés » (Montesquieu)

 

Un traité d’émancipation

L’ouvrage d’Anne Abeillé est riche de bien des invitations : considérer que les « erreurs » sont souvent des « variantes » ; envisager que « le « bon usage », c’est celui approprié à la situation » ; enseigner les « règles robustes » plutôt que des « règles » minoritairement appliquées, des « règles zombies » ; comprendre que « l’oral n’est pas une version déficiente de l’écrit » ;  admettre que « quand on blâme les jeunes, et leurs innovations, on cherche (vainement) à bloquer toute évolution de la langue, au lieu de leur être reconnaissant de la faire vivre ».

Les choses peuvent-elles évoluer ? Peut-on triompher du conservatisme ? Peut-on en finir avec le « marché de la peur », le « marché de la faute » ?  Espérons-le.  L’invariabilité du participe passé avec avoir figure dans les nouvelles règles du Bescherelle de mars 2026. Au Québec. Un jour peut-être en France pour peu que l’on accepte de se décentrer, pour peu que l’on aime une langue française en mouvement, pour peu que l’on ait le courage d’en faire un combat, tout à la fois linguistique et politique .

Car si La grammaire se rebelle, c’est bien qu’elle peut être vivante ! Et forte.

 

 

 Anne Abeillé, La Grammaire se rebelle, Le Robert, 2026, EAN 9782321019077

 

Interview d’Anne Abeillé dans le Café pédagogique

 

Soumis par   le 17 Avril 2026