Association française pour l’enseignement du français

Culture professionnelle

  • 02
    Mai

    Contre la suppression du sujet d’invention au baccalauréat, Appel de la communauté scientifique et enseignante envoyée au ministre, sans réponse

    Appel de la communauté scientifique enseignante, envoyé par courrier au Ministre de l'éducation le 9 avril, sans réponse ; après un premier envoi de courrier sur les épreuves anticipées de français au baccalauréat le 8 février, sans réponse ni accusé de réception.


    Le sujet d’invention, inscrit à partir de 2002 à l’épreuve anticipée du baccalauréat, souffre de plusieurs défauts qui ont déjà été relevés par les recherches menées sur les pratiques enseignantes. L’annonce de la réforme du baccalauréat par le Ministre de l’Éducation Nationale, suite au rapport Mathiot, a donc fait naitre, chez les didacticiens et les chercheurs en littérature que nous sommes, de justes espoirs de correction de ces défauts. En revanche, l’annonce qui circule de la suppression pure et simple du sujet d’invention apparait terriblement à contrecourant d’un bilan pondéré et de la dynamique engagée dont nous voulons témoigner ici. Il nous tient donc à cœur de souligner, en quelques grands points, les arguments à retenir pour la réflexion collective, sereine et nuancée, qui ne manquera pas de présider à la nouvelle mouture de l’épreuve anticipée du baccalauréat.

     

    L’argument rhétorique

    L’écriture qui épouse des formes littéraires ménage un accès à la littérature que les élèves sentent facilement en phase avec leur propre désir d’expression aboutie, habile et diversifiée et d’entrée dans une littéracie experte. Mais ce renouveau rhétorique d’un « art d’écrire », qui se hisse vers une haute idée de la culture française, requiert un enseignement effectif sans laisser croire à un exercice « plus facile » que la dissertation ou le commentaire. 

    De Violaine Houdart-Merot et Martine Jey à Michel Charles, l’intérêt de renouer le fil rompu de l’ancienne rhétorique dans l’enseignement contemporain a amplement été commenté par les chercheurs. S’il y a crise des études littéraires, il n’y a pas crise des pratiques littéraires, affirmait Jean-Marie Schaeffer dans sa Petite écologie des études littéraires.Et il ajoutait :« Ne faut-il pas plutôt d’abord activerl’écriture « littéraire » comme mode particulier d’accès au réel ? ». 

    Ainsi l’écriture que l’on pourra rebaptiser « écriture créative », selon une dénomination qui ménage des ponts avec le creative writingpratiqué dans tous les pays anglo-saxons et en Amérique du Nord francophone, correspond à des pratiques qui affichent leur ambition littéraire et qui pour autant tissent un lien, lisible par les élèves, avec des exercices qui existent déjà dans les classes aux différentes étapes de leur parcours scolaire. 

     

    L’argument du sujet lecteur

    La lecture des œuvres littéraires requiert un investissement du sujet lecteur, amplement pointé par les recherches en didactique de la littérature (voir les ouvrages coordonnés par A. Rouxel, M.-J. Fourtanier, G. Langlade, J.-F. Massol ou F. Le Goff). Or cet investissement, qui allie raisonnement, imagination et sensibilité, se trouve révélé au moment de mobiliser sa propre « bibliothèque mentale » par l’écriture créative, davantage que par la seule écriture critique. 

    Marielle Macé, dans son très bel essai, Façons de lire, manières d’être, plaide pour un statut de la lecture comme expérience personnelle, condition sine qua nonpour reconnaitre, avec Yves Cittonque « les études littéraires méritent d'être placées au centre (plutôt que dans les marges) de la formation des générations à venir » (Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?). Nous plaidons à notre tour pour que l’écriture dans l’espace scolaire soit bel et bien une expérience personnelle. 

    Pour amener les élèves à pratiquer la littérature, à saisir de l’intérieur le mouvement d’écritures littéraires qui peuvent prendre toutes sortes de formes (essai, lettre, plaidoyer, poème, apologue, récit ou dialogue théâtral…), encore faut-il que les enseignants aient les moyens de former leurs élèves et sentent l’utilité de consacrer du temps à un exercice effectivement évalué au baccalauréat. La solution pourrait être non seulement de maintenir un sujet complet, mais d’insérer pour chaque exercice de bac, y compris pour la dissertation et le commentaire, un paragraphe d’écriture guidée, à l’échelle de quelques lignes ou d’une « page arrachée » à un projet plus vaste. 

     

    L’argument des pratiques sociales

    L’école au sens large, et en particulier les épreuves du baccalauréat qui orientent magistralement les pratiques scolaires, se doivent de ne pas ignorer combien les usages numériques signent la bascule d’une « société de l’écrit » dans une « société de l’écriture ». Des travaux de plus en plus nombreux sur l’écriture via internet montrent la nécessité de tenir compte des habitudes d’écriture des jeunes et de donner la priorité à l’autonomie rédactionnelle, dans l’articulation scolaire classique du lire-écrire (voir les derniers numéros des revues Le français aujourd’hui ou R2LMM). Ils témoignent également d’une dynamique effective, en particulier chez les enseignants « nativement numériques », pour inventer des formes de pratiques littéraires, exigeantes et en phase avec les programmes, qui permettent aux compétences libérées par la fréquentation des réseaux sociaux ou des plateformes d’écriture fictionnelle de se déployer dans un cadre scolaire. 

    Pour répondre à l’objectif ministériel d’un baccalauréat « plus juste et plus utile » (cf. « Baccalauréat 2021 » sur education.gouv.fr/bac2021), il est donc important de ne pas reléguer le numérique dans une épreuve à part et de tenir compte de la dynamique engagée chez les enseignants.

    Plusieurs pistes sont envisageables pour tenir compte de cette nouvelle culture de l’écrit dans les épreuves de français : demander un texte personnel « en réponse » à un texte patrimonial ; guider une actualisation, une amplification, une réinterprétation ; solliciter la sélection et le réemploi d’un corpus littéraire et iconique dans une création originale… c’est-à-dire donner corps dans le baccalauréat de demain aux Humanités numériques (cf. les analyses de Milad Doueihi).

     

    L’argument de la préparation aux études supérieures

    Pour préparer les lycéens à l’entrée à l’université, il serait bon de ne pas ignorer l’actualité des études littéraires, très sensibles à la liaison du patrimoine et de la création contemporaine et au renouvèlement des traditions critiques. Laisser penser aux élèves que la recherche en littérature se cantonne au relevé de formes et au commentaire donne une mauvaise image de ce qu’ils pourront trouver à l’université et dans les écoles d’enseignement supérieur en matière « d’extension du domaine des lettres » (selon l’intitulé du dernier congrès de la Société d’Étude de la Littérature française des XXe et XXIe siècles). La politique de la recherche, soutenue par l’ANR, invite bien à décloisonner les approches disciplinaires et à relever les enjeux sociétaux. L’exemple du développement actuel de la « recherche-création », dans les masters et doctorats en création littéraire (6 universités en France), est particulièrement éclairant pour mesurer ces dynamiques à l’œuvre. 

    La réforme des épreuves de baccalauréat est l’occasion de veiller à une meilleure adéquation des exercices scolaires à des formats d’articulation entre volet critique et volet créatif, qui sont déjà pensés par la recherche universitaire française et internationale. 

    Les propositions de sujets associant une écriture créative et le commentaire de la production vont dans ce sens (cf. la proposition soutenue par l’AFEF). Elles permettent de préciser le cadre évaluatif par la désignation explicite de critères, qui doivent bien tenir compte de la sollicitation de compétences transférables, y compris en matière de référence à la tradition et d’innovation. 

     

    L’argumentaire qui précède fédère des approches parfaitement identifiées dans le champ des études littéraires contemporaines et des recherches en didactique de la littérature. Il ne se veut pas clivant, mais au contraire apte à ouvrir une discussion sereine et raisonnée sur l’intérêt de ne pas brader le sujet d’invention au baccalauréat. Les enjeux, y compris internationaux, nous paraissent assurément trop importants pour ne pas demander instamment une réforme qui tienne compte des dynamiques à l’œuvre, dont cette contribution se veut le témoignage. 

     

    Texte rédigé sous la direction d’AMarie Petitjean et Violaine Houdard-Merot

                       Signataires (par ordre alphabétique) - pour signer cet appel écrire à afef.contact@gmail.com

    Sylviane Ahr, professeure émérite de littérature 

    Pascale Auraix-Jonchière, Université Clermont Auvergne

    Anne Autiquet, professeure agrégée de lettres, retraitée

    Charles Autheman, Le Labo des histoires 

    Nicolas Bannier, Professeur de lettres classiques, lycée Marc Bloch de Bischheim 

    Emilie Barbe, Étudiante en M1 Prodoc    

    Fadila Benkacem, enseignante lettres, Casablanca 

    Claire Berest, Professeure de lettres classiques, Lycée de l'Iroise, Brest

    Nicole Biagioli, Université de Nice  

    Vivien  Bessières, MCF Langue et Littérature Françaises, Université de Limoges

    Carole Bisenius-Penin, Université de Lorraine

    Alain Boissinot, ancien recteur d’Académie

    Françoise Bollengier, professeure et formatrice de lycée professionnel honoraire

    Catherine Bourgoin, Formatrice - CUCDB-ISFEC  

    Patrick Bournicon, professeur agrégé de lettres modernes, formateur, doctorant en didactique du français

    Christine Boutevin, Université de Montpellier  

    Sylvie Brodziak, Université de Cergy-Pontoise 

    Magali Brunel, Université de Nice Sophia Antipolis

    Dominique Bucheton, professeur honoraire des universités  

    Françoise Cahen, professeure de lettres et formatrice

    Natacha Canaud, Professeure de Lettres Modernes et formatrice - Académie de la Réunion  

    Sonia Castagnet-Caignec, enseignante-formatrice, ESPE, université de Caen

    Catherine Cazaban, professeure de français Lycée Van Gogh Ermont 95  

    Patricia Chabot, professeure agrégée de lettres modernes, Paris

    Marie-Sylvie Claude, Université Grenoble Alpes 

    Nelly Chabrol Gagne, Université Clermont Auvergne

    Christophe Chartreux, Professeur Dieppe

    Jeanne Chiron, Université de Rouen

    Jean-Louis Clero, ESPE, Université de Rouen

    Didier Colin, Université Paris-Est Créteil    

    Noëlle Cordary, enseignante-chercheure, formatrice lettree

    Anne Cordier, ESPE-Université de Rouen Normandie  

    Cécile Coulon, professeur des écoles

    Luc Dall’ Armellina, Université de Cergy-Pontoise

    Jacques David, Université de Cergy-Pontoise

    Anne De Bois, proviseure adjointe de lycée, Deux-Sèvres

    Hélène de Canteloube, ESPE, Université de Nantes  

    Monique Debru, Professeure de lettres, lycée Ernest Renan, Saint-Brieuc

    Emmanuel Delavaud, professeur de lettres classiques, Angoulême  

    Alain Demarco, ESPE-Université de Nice

    Isabelle de Peretti, ÉSPÉ Lille Nord de France/Université d'Artois 

    Judith Dessolle, enseignante et formatrice, Maroc   

    Grégory Devin, Professeur de Lettres Modernes, formateur, IAN

    Jeanne Dion-Haugoubart, GFEN    

    Marc Drosdowky, Lycée Jean Monnet Annemasse

    Christine Dupin, Lycée les Iris à Lormont (33) et Université de Cergy-Pontoise

    Bénédicte Etienne, ESPE Lille Nord de France  

    Hélène Eveleigh, professeure de français, rédactrice aux Cahiers pédagogiques

    Pierre-Louis Fort, Université de Cergy-Pontoise

    Marie-José Fourtanier, Université Toulouse 2  

    Corinne Garnier, professeure de lettres à Casablanca

    Tony Gheeraert, Université de Rouen  

    Françoise Girod, bureau de l'AFEF, IEN Lycée professionnel honoraire

    Coralie Gourgeon, professeure en lycée à Saint-Maximin la Sainte-Baume, Var   

    Olivier Grollier, professeur en lycée à Nantes  

    Hélène Guillerme, enseignante-formatrice

    Thibaud Hayette, Professeur de Lettres, IAN Lettres et formateur académique, Académie de Lyon

    Violaine Houdart-Merot, Université de Cergy-Pontoise

    Martine Jey, Sorbonne Université

    Marie Joqueviel-Bourjea, Université Paul-Valéry, Montpellier 3 

    Dominique Jury, enseignant de français, Lycée Balzac, Tours

    Muriel Lacour, professeure de lettres

    Isabelle Lardon, Formatrice GFEN   

    Véronique Larrivé, PRAG Lettres - Formatrice - Responsable pédagogique 1er degré - ESPE Midi-Pyrénées

    Jean-Michel Le Baut, Lycée à Brest et Café Pédagogique

    François Le Goff, Université de Toulouse

    Laure Limongi, ESADHaR/Université du Havre

    Brigitte Louichon, Université de Montpellier  

    Stéphanie Martel, formatrice académique, ESPE de Versailles, Université de Paris-Nanterre

    Jean-François Massol, Université Grenoble Alpes  

    Laure Mayer, Délégation au numérique, Académie de Nice

    Laïla Methnani, Professeure de Lettres en collège et formatrice académique dans l'académie de Grenoble

    Catherine Milkovitch-Rioux, Université Clermont Auvergne

    Cyril Mistorigo, professeur de lettres modernes, Collège Albert Thomas, Académie de Limoges

    Pierre Morelli, maitre de conférences université de Lorraine à Metz

    Carine Ossard, lycée Camus, Fréjus, académie de Nice

    Sophie Pariente, professeur en lycée et formatrice

    AMarie Petitjean, Université de Cergy-Pontoise   

    Marie-Emmanuelle Pereira, Enseignante ESPE Aix-Marseille Université

    Laetitia Perret, Université de Poitiers  

    Sylvie Plane, Professeur émérite de Sciences du langage, Sorbonne Université

    Ande Poggi, Conseillère pédagogique 1er degré, bureau de l'AFEF

    Emilie Puginier, Professeur en collège à Fayence, Var   

    Christian Puren, Professeur émérite de l'Université Jean Monnet de Saint-Etienne, Président d'Honneur de l'APLV  

    Isabelle Rossignol, Formatrice Lettres, Académie de Bordeaux

    Jean-Marc Quaranta, Aix-Marseille Université

    Nathalie Rannou, Université de Rennes 2

    Caroline Raulet-Marcel, Université de Bourgogne-Franche-Comté  

    Karine Risselin, Formatrice Formation initiale ESPE Créteil

    Lionel Ruffel, Université Paris 8

    Annie Rouxel, Université de Rennes 2

    Sylviane Saugues, ITEM/CNRS

    Anne Schneider, Université de Caen

    Marie-Laure Schultze, Aix-Marseille Université  

    Dominique Seghetchian, Professeur de français, Tours

    Isabelle Serça, Université Toulouse-Jean Jaurès

    Pierre Sève, Université Clermont Auvergne

    Bénédicte Shawky-Milcent, Université de Grenoble Alpes  

    Sandrine Scherrer, professeure de français, Lycée Louis Vincent, Metz

    Antony Soron, ESPE Sorbonne Université  

    Anne-Marie Soufflet, professeur de lettres modernes au collège Bourgchevreuil (35) à Cesson-Sévigné

    Muriel Strentz, formatrice Académie de Nice  

    Agnès Surgey, enseignante-formatrice  

    Tatiana Taous, ESPE-Université de Nice Sophia-Antipolis  

    Michèle Tessier, prof agrégée Lettres modernes, Lycée Jean Zay, Orléans

    Joëlle Thebault, formatrice 1er degré, CA AFEF  

    Léa Thomas, professeure certifiée stagiaire Lettres Modernes  

    Caroline Trotot, Maitresse de Conférences en langue et littérature de la Renaissance française, vice-présidente adjointe recherche UPEM

    Christelle Vallée, Lycée Maurice Janetti à St Maximin La Sainte Baume (83)  RISSELIN Karine, 

    Bruno Vergnes, Professeur en collège et formateur

    Jean Verrier, Université Paris 8

    Stéphane Vial, ESPE-Université Nice

    Alain Viala, University of Oxford 

    Sylvie Vignes, Université Toulouse-Jean Jaurès

    Nathalie Vincent-Munnia, Université Clermont Auvergne

    Christel Vitaloni, formatrice Académie de Nice  

    Stéphanie Volteau, Maitre de conférences - ESPE Université de PoitiersP

    Viviane Youx, présidente de l’AFEF

     

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2 Commentaires

  • Barbe

    09 Mai 2018 à 20:10

    Étudiante en M1 Prodoc

  • tessier

    01 Juin 2018 à 20:31

    je souhaite garder le sujet d'invention à l'EAF

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