Association Française des Enseignants de Français

Lycée général

  • 08
    Juil

    Le bac et le tigre de papier, de Dominique Seghetchian

    Polémique EAF 2015

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    Le bac et le tigre de papier

     

    Zone de texte: La porte d’Ishtar (Wikipédia) – Musée de Pergame Berlin« A Babylone, surtout, je découvris les grandes fresques de la porte d’Ishtar.[…] C’est là que je le découvris.[…] Le tigre bleu de l’Euphrate. (p.114)« On tient la polémiquette de l'année », ainsi débute un article de l’Express en ligne[1]. Après les reportages sur les révisions des triplés, voici le second marronnier : la critique des épreuves littéraires (quand ce n’est pas le français c’est la philo, cette année cela aurait aussi pu être l’histoire avec un sujet dont les concepteurs se sont emmêlés dans leurs sources). Les médias 

    abordent ces épreuves au niveau de candidats qui se défoulent de leurs angoisses sur les réseaux dits sociaux[2]. Viendront ensuite, sur les chaines TV, les larmes des collés et la joie des reçus. Tout cela n’est pas à la gloire des « grands médias populaires ».

     

    « L’affaire »

    Elle nait du deuxième sujet d’écriture de la série S et ES (en annexe), qui propose au commentaire un extrait du texte de Laurent Gaudé intitulé Le Tigre bleu de l’Euphrate (Actes Sud, 2002). L’affaire prend sa source à la fois dans la géographie et dans l’orthographe. L’Euphrate et le Tigre sont deux 

    fleuves mésopotamiens, un autre fleuve –le Gange –est nommé dans l’extrait, Alexandre se présente comme « l’homme assoiffé » et déplore le jour où il « n’a pas osé suivre jusqu’au bout le tigre bleu de l’Euphrate ». On peut comprendre qu’au sortir de 4h d’épreuve des candidats qui ont planché sur une œuvre non conforme aux canons du théâtre scolaire et qui apprennent que le Tigre est (aussi) un fleuve, soient enclins à croire qu’ils se sont trompés et à incriminer cet auteur si peu conforme à la tradition. Mais… pourquoi le « tigre bleu DE l’Euphrate » et non selon la tradition géographique « le Tigre ET l’Euphrate » ? Il est plus ennuyeux que des adultes cultivés, y compris des enseignants qui sont désormais tous en charge de la maitrise de la langue, entretiennent la psychose.

    Et pourquoi Gaudé écrit-il « tigre » avec une minuscule ? Les noms géographiques dont les fleuves, c’est une règle apprise dès l’école élémentaire, sont des noms propres. D’ailleurs, la seule fois où Laurent Gaudé, au début de l’acte VI, évoque le fleuve, il écrit bel et bien : « Nous avions traversé l’Euphrate, nous traversâmes son jumeau millénaire, le Tigre. » Oui mais… Les concepteurs du sujet, ont cru bon d’écrire « le Tigre de l’Euphrate » pour exposer l’apparition de ce guide, sans expliciter qu’il s’agit de la rencontre, au bord du fleuve Euphrate, d’Alexandre et d’un l’animal fabuleux. Cette orthographe va à l’encontre des pratiques de l’auteur, au détriment des nerfs des candidats et pour le plus grand profit de médias qui, même après la mise au point de l’auteur[3], vont entretenir la polémique contre celui-ci avec, dans une partie de la presse, des relents d’anti-intellectualisme populiste.

     

    Le pédagogue et le censeur

    J’ai eu la tristesse de constater que dans son bloc-notes de la semaine du 19 au 21 juin[4], l’éditorialiste des Cahiers pédagogiques, au nom d’arguments pédagogiques, entrait en résonnance avec les amateurs de buzz. Il évoque un « “entre-soi” culturel qui peut confiner au mépris de classe. » De quel entre-soi culturel s’agit-il ? S’il s’agit de dénoncer les Trissotins qui, pour étaler leur culture, ont vu un fleuve là où il n’en était pas question, souscrivons. Mais on peut craindre qu’il ne s’agisse d’imposer un autre “entre-soi“, celui de “communautés“ qui se confortent dans leurs représentations : rien ne permet d’imputer au texte de Gaudé une ambigüité qui est générée par le paratexte. Qu’on retrouve, d’un média à l’autre, les mêmes phrases est inquiétant. Les abeilles peuvent produire le même son, c’est par d’autres moyens qu’elles communiquent. Avis aux amateurs de buzz. Que, trois jours après l’épreuve, personne n’ait eu la curiosité d’opérer une vérification dans un texte intégral lisible en moins d’une heure suggère que ceux qui, par leur pratique des médias, s’instituent porte-parole, partagent et propagent des préjugés hostiles à l’écriture littéraire et poétique qui est le « matériau » des cours de français. De là à contester la pertinence d’un enseignement pour tous de la littérature, il y a un pas que d’aucuns ont déjà franchi : qu’on se souvienne de La princesse de Clèves clouée au pilori par un haut personnage qui s’imaginait que c’était un texte à « apprendre par cœur ».

     

    Car c’est bien d’une mise en cause de la culture littéraire qu’il s’agit. L’auteur du bloc-notes concède au texte sa beauté pour mieux mettre en cause l’idée même d’une culture générale rabattue sur un « capital culturel inégalement distribué selon le milieu social… » et donner des leçons d’évaluation à ses collègues de français accusés de confondre « l’évaluation des compétences développées explicitement par l’enseignement du français et l’évaluation “piège” » dudit capital. Comme s’il n’y avait pas, derrière toute compétence disciplinaire, une culture –qu’elle soit économique, sociologique, technologique, scientifique ! Le socle est peut-être un SMIC (et au baccalauréat on est au-delà du socle) mais celui-ci ne doit pas être confondu avec le RSA ni traité selon les préceptes que le FMI impose aux Grecs !

     

    Ambitieux en français !

    On ne peut soutenir la réforme des collèges que lorsqu’on est persuadés qu’elle peut permettre que le système scolaire ne laisse plus sur le bas-côté les plus défavorisés, convaincus aussi que travailler autrement sur les « langues et cultures de l’Antiquité » comme sur celles du monde évitera que les concepteurs de sujets se livrent à de petits arrangements comme celui qui consiste dans le paratexte à remplacer Hadès et ses « millions d’ombres qui se mêlent et s’entrecroisent dans [s]es souterrains sans lumière » (lignes 25-26 du texte proposé aux candidats) par « La Mort » qui évoque plutôt la Faucheuse ou les crânes des vanités.

    A l’évaluation piège qui « évalue tout à la fois (y compris la connivence culturelle) », l’éditorialiste oppose celle qui est « centrée sur ce qui permet d’évaluer ce qui a été réellement enseigné et, ici, en particulier la compétence à mener un commentaire de texte. » Justement. Cette compétence ne saurait s’assimiler à la restitution de discours ni à la variation sur des supports connus. On ne prépare pas à l’épreuve de mathématique à travers un corpus de problèmes dont on ne changerait pour l’épreuve que quelques données. Cela implique bien sûr, pour les enseignants de français, une formation initiale qui ne soit pas bornée par la seconde guerre mondiale ou les années soixante, et une appétence culturelle qui s’étende volontairement aux littératures et aux écritures actuelles.

    On ne peut en effet soutenir toute réforme du système scolaire qu’avec l’ambition de faire du patrimoine littéraire une ressource vivante, en mouvement constant, actuelle. Des commentateurs prompts à arguer que Le Tigre bleu de l’Euphrate relève plus de la poésie que du théâtre, ont oublié que le premier texte, le récit de Théramène tiré de l’acte V de Phèdre, est aussi poétique et que Racine, était admiré pour une maitrise de l’alexandrin qu’aucun élève de première d’aujourd’hui n’est armé pour aborder ! Il faut être clair sur le fait qu’il n’y a pas là diminution des exigences mais déplacement justifié par le fait que la prosodie a été reléguée au second plan dans la poétique contemporaine.

     

    Enseigner une littérature et un humanisme d’aujourd’hui

    Je ne peux qu’engager chacun à lire dans son intégralité le texte de Laurent Gaudé que cette polémique m’a permis de découvrir, et à s’outiller culturellement pour aborder le théâtre contemporain. On retrouve dans Le Tigre bleu de l’Euphrate des caractéristiques que l’on peut étudier dès l’école élémentaire à travers l’écriture théâtrale pour la jeunesse.

    Le drame n’est plus mise en scène d’une intrigue mais tension entre des principes éthiques : le tigre bleu symbolise entre autre une voracité qui évolue de la boulimie de terre par laquelle Alexandre est devenu le type même du conquérant, à la soif inextinguible d’une connaissance de l’Autre et de sa culture. L’Hellène a rencontré dans le Perse Darius son « frère babylonien » (p. 117) :

    « J’ai dormi dans son lit, j’ai revêtu ses tuniques d’or, j’ai arpenté les couloirs qu’il avait arpentés avant moi,

    Et le lieu, tout doucement, a fait de nous des jumeaux,

    Amoureux des mêmes pierres,

    De la même lumière mésopotamienne,

    Jouissant du même luxe,

    […]

    J’ai commencé à l’aimer. » (Acte VII, p.113)

    Zone de texte: « La prison d’Alexandre » à Yazd (Iran), en fait une école dont la construction a débuté au 13ème siècle. Un panneau explique que « selon la légende, Alexandre aurait construit une forteresse à Yazd pour enfermer survivants et prisonniers. A l’époque islamique, la ville a été ironiquement surnommée la prison d’Alexandre ». Le parcours intellectuel d’Alexandre vaut mieux que bien des discours en langue de bois sur l’interculturalité ! A l’heure où l’Orient redevient l’ennemi –voir les méchants dans les séries TV –cet humanisme contemporain, qui continue à revisiter le fonds antique et classique en le connectant à celui de nouvelles aires, est une arme pacifique contre l’obscurantisme. Il est l’image des aspirations à une autre mondialisation.

    Le texte théâtral contemporain peut être dialogique sans dialogue. Le Tigre bleu de l’Euphrate est, techniquement, un monologue tout comme, par exemple, Ode maritime de Pessoa que Claude Régy a présenté en Avignon en 2009. Remarquons au passage que c’est aussi une adaptation aux conditions économiques faites au spectacle vivant : il faut limiter « la masse salariale » quand les subventions disparaissent et quand les salles de spectacle deviennent, par souci de rentabilité, des salles de congrès louées aux entreprises. L’artiste, pour vivre, doit se rabattre sur les lectures/présentations en appartement, arrière-salle de librairie ou de médiathèque.

    Enfin les frontières des genres et registres, tout comme celles entre les arts, deviennent poreuses.

    Est-ce à dire que c’est ce que devaient écrire les candidats pour leur commentaire ? En aucun cas. Leur commentaire devait s’ancrer sur un extrait, il était orienté par un paratexte (peut mieux faire) et par une question préalable qui orientait vers une problématique fort peu nouvelle : « la mort en scène » au dénouement d’une pièce. Rien là d’étranger à la « compétence à mener un commentaire de texte. »

     

    Et si le Diable était dans un autre sujet ?

    Les mêmes candidats se sont vu proposer un sujet d’invention où ils devaient intégrer la personnalité de Ionesco –ce n’est déjà pas rien –pour conseiller un metteur en scène tant en ce qui concerne la direction d’acteurs –ce qui demanderait aussi quelques notions relatives au travail du comédien –que la scénographie… Comment croire que l’expérience qu’on peut légitimement attendre d’élèves de première S et ES en matière de textes et de représentations, ait pu apporter cela ? Comme si, sur la base des cours de musique à l’école on demandait lors d’une évaluation certificative d’écrire la lettre dans laquelle un compositeur conseillerait un chef d’orchestre pour l’exécution d’un morceau ! Il serait utile que les enseignants de français, dans leur formation et/ou dans leurs pratiques culturelles fréquentent ateliers d’écriture et ateliers théâtre, cela aiderait au réalisme dans les propositions. Quant à l’usage de faire écrire de pseudo-lettres totalement déconnectées des usages épistolaires et de leur contexte énonciatif autant que des exercices de style (à la manière de…), est-ce réellement le moyen de valider une compétence de français ?

     

                                                                                                                Dominique Seghetchian



    [2]La grossièreté des touits relayés montre que les fondamentaux de la socialisation et de sa composante numérique ne sont pas maitrisés, ni la « charte » ni les compétences civiques. La production de faux comptes au nom et avec la photo de l’auteur relève de l’usurpation d’identité et constitue une atteinte au droit à l’image.

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